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« Qu’as-tu fait, papa, alors que tu savais ? »


Nous sommes comme des lapins pris dans les phares d’une voiture. Alors que brûle la planète, les polémistes et une partie des hommes et femmes politiques du monde entier s’interrogent sur une adolescente de 16 ans, parce qu’elle dit à voix haute ce que nous ne voulons pas entendre collectivement et individuellement. Nous sommes comme les lapins pris dans les phares d’une voiture, comme saisis de panique, incapables de penser et d’agir rationnellement, concentrés sur le visage, les mots et l’attitude d’une jeune fille.

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Greta Thunberg inquiète ? Sa radicalité dérange ? Attendez les générations suivantes, leurs angoisses et leurs colères face à l’irresponsabilité des hommes et des femmes qui les ont précédées dans la destruction systématique de la planète. Comme en Mai 68, la colère risque d’être générationnelle. Profonde. Durable. Et, comme toute vague d’exaspération, avec ses parts d’injustice et de débordements. Nous n’en percevons que les premiers signes, et il est probable que Greta Thunberg nous apparaisse demain, ou après-demain, comme une figure finalement assez modérée.

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Rupture sociétale

Nous sommes comme ces générations qui ricanaient ou qui s’alarmaient, c’est selon, en voyant s’agiter les jeunesses de Mai 68, sans percevoir que ce mouvement allait profondément bousculer les sociétés occidentales pendant plusieurs décennies, en bien et en mal, comme toute rupture sociétale. Ce sont les petits-enfants des soixante-huitards qui vont porter cette forme de rébellion écologique et sociale – à l’image de Greta Thunberg, ils ont moins de 20 ans aujourd’hui, leurs grands-parents plus de 70 ans.

Comme en 1968, probablement, mais sous des formes qui n’ont rien à voir, la colère va taper dur, secouer, bousculer, et une partie des générations plus anciennes dénonceront, au choix, le puritanisme, la religiosité, la radicalité, la tristesse, ou tout cela à la fois, de cette jeunesse au regard inquiet. La nature du mouvement, elle, n’a rien de comparable, évidemment. Mais peut-on le reprocher à la génération qui grandit aujourd’hui ? Là où les enfants de 1968 avaient à se battre pour leurs libertés individuelles – quelle chance ! –, les générations qui suivent, cinquante ans plus tard, vont sans doute devoir se battre avec la perspective d’une restriction des libertés individuelles face aux menaces du réchauffement climatique.

Repères bousculés

Parce que c’est de cela qu’il s’agit et c’est pour cela que le débat est si difficile, troublant, déstabilisant, dans une salle de conférence de rédaction d’un journal comme autour d’une table familiale. Jusqu’où la remise en question du système économique ira-t-elle ? Jusqu’où le système démocratique lui-même sera-t-il remis en cause ? Jusqu’à réclamer des régimes plus autoritaires au nom de la survie de l’humanité ? Les générations qui nous suivront pourront-elles faire des enfants, autant d’enfants qu’elles le souhaitent, comme nous l’avons fait ? Jusqu’où devront-elles changer leur alimentation, leurs modes de consommation, leurs moyens de transport ? Et devront-elles abandonner en grande partie le rêve de la voiture, de la maison individuelle et du voyage, ces trois repères sociétaux et économiques qui ont largement porté le monde occidental depuis la seconde guerre mondiale ?

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La liste des questions est infinie mais toutes ramènent à une problématique extraordinairement délicate, que nous préférons éviter : il va nous falloir apprendre à considérer autrement le champ des libertés, en premier lieu de la liberté de consommer, de ce que la société accepte ou pas pour se nourrir, pour se loger, pour se déplacer, et des moyens qu’elle se donne pour convaincre, ou contraindre, ses membres.

Les responsabilités des parents et grands-parents

La situation est critique, en effet, et il est désormais impossible de l’ignorer. Les rapports et les études scientifiques se succèdent, dans une sorte d’accumulation cauchemardesque, pour dire la gravité des menaces, leur étendue, l’irréversibilité des dommages. Les océans qui se réchauffent, les glaciers qui disparaissent, la biodiversité qui se réduit, les températures qui s’affolent, les événements extrêmes qui se multiplient…

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Cette génération ira chercher les responsabilités de ses parents et grands-parents. Ce ne seront pas simplement des recours symboliques contre une poignée d’Etats ou des manifestations, à l’image des grèves scolaires organisées ces derniers mois, mais le procès des générations qui ont su, qui auraient pu mais qui n’ont rien fait, ou si peu. Nathaniel Rich dans Perdre la terre (Ed. du sous-sol, 288 pages, 17,50 euros), l’a brillamment raconté : au cours des années 1980, le virage a failli être pris, et tout aurait été infiniment plus simple, parce que les enjeux du réchauffement climatique étaient déjà posés et les actions possibles sans bousculer complètement les sociétés.

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Alors, oui, ce sera légitime d’accuser, en premier lieu, les négationnistes du réchauffement climatique, scientifiques ou politiques, qui ont retardé la prise de conscience, par idéologie ou par intérêt, pendant des décennies, jusqu’à aujourd’hui encore, compliquant la mise en œuvre de politiques plus efficaces. Légitime aussi de pointer la responsabilité des entreprises les plus polluantes, des secteurs économiques les plus dévoreurs en énergie, des leaders politiques et du court-termisme des démocraties, des élites intellectuelles et médiatiques bien trop passives.

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Mais la vague risque d’être beaucoup plus large. Bien plus intime aussi. « Qu’as-tu fait, papa, alors que tu savais ? » Rien, ou si peu. « How dare you ? », « comment osez-vous ? » C’est cela, la question que pose Greta Thunberg, à sa façon, à chacun d’entre nous, et c’est pour cela qu’elle est si dérangeante. Nous sommes des lapins qui préfèrent fermer les yeux.


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